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  • : Le pays de Souram
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  • Lecture (fiction, non-fiction) voyages (y compris mini-voyages du week-end en Suisse) histoire, litt. récente ou non, mots rares & précieux, origines des mots/expressions/noms de lieux
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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 20:09

Nous irons en vacances aux Iles Fidji. Je ne ris pas, je suis tout à fait sérieux. Nous irons aux Fidji cet été… Mais, Kosta… Rien du tout, Tatiouchka, j’ai annoncé à la ronde que nous passerons deux semaines de vacances aux Iles Fidji, je me suis trop avancé pour reculer maintenant… Mais…
Imaginons un dialogue de ce genre, dans une zone pavillonnaire française. Q.q.p.e.F., quelque part en France. Plausible.

 

Fiji_map.jpg

 

Maintenant, j’ouvre une digression, qui n’est pas même une parenthèse. Il y a une bonne vingtaine d’années – c’était avant que l’Internet se répande – la radio avait rendu compte d’un singulier fait divers. Dans le grand-duché du Luxembourg, courant août, la police de ce petit Etat dépourvu d’armée avait été intriguée par des signes de présence humaine dans une maison apparemment inhabitée. Les policiers s’étaient approchés, suspectant la présence de voleurs, ou de vagabonds, et quelle n’avait pas été leur surprise en découvrant que la maison prétendument vide ne l’était pas ! Elle était peuplée de… ses propres habitants. A ce détail près qu’ils séjournaient, femme, conjoint et enfants, dans le sous-sol et avaient fermé les stores. Interrogés, les habitants ont admis vivre ainsi cachés depuis plusieurs jours (et nuits). Ils ne voulaient pas que l’on sache qu’ils ne partaient pas en vacances d’été et avaient tenu à donner l’illusion de leur départ en vacances en se rendant ainsi invisibles. Je suis bien incapable de situer ce fait divers réel dans le temps. Je pense que c’est arrivé dans les années 1980, je sais que j’ai entendu la nouvelle à la radio à l’époque. Des ressortissants du Luxembourg s’en souviendront peut-être, car le grand-duché n’est pas immense.
Revenons à nos conjoints. Elle, Tatiana, lui, Constantin. J’ai raccourci tantôt Constantin en Kosta par commodité, dans mon mini-échange inspiré du premier roman de Cornélia de Preux, L’Aquarium. Car c’est bien à ce livre que je dédie cet article.

 

449px-Le_Piranese.jpg

 

Je trouve en effet l’ouvrage fascinant, intriguant, parce que Cornélia de Preux parvient à entraîner le lecteur sur un sentier improbable que l’individu «normal», Hollande ou non, n’emprunterait jamais s’il réfléchissait un tant soit peu. Mais l’écrivaine met en scène le phénomène de la fascination, de la subjugation (littéralement, le fait de se placer ou d’être installé sous un joug, image fort parlante à mon sens) l’assujettissement à une volonté de fer (et de faire). Le lecteur songera aux sectes. Ou à l’expérience de l’Université de Yale sur l’obéissance et le réflexe de soumission (Stanley Milgram) racontée çà et là dans la littérature du rayon développement personnel ainsi que dans un épisode de la série policière américaine Columbo avec l'acteur vedette d'alors Peter Falk si ma mémoire ne flanche pas. Yale ou pas, Cornélia de Preux signe là un roman qui s’articule autour de l’obéissance, du pouvoir de manipulation de l’autre, de la résistance et de son contraire, la multitude de petites lâchetés et de petits arrangements avec le bon sens pris au nom de la sécurité personnelle et de celle de ses propres enfants. Cette fiction aux accents effarants de vérité – on pourra penser au phénomène de la dérive sectaire également – conte parallèlement l’emprise du conformisme, l’esclavage par rapport notamment au «bluff». Celui (le phénomène frappe davantage, à l’adolescence, les garçons que les filles, en général) qui bluffe et ne parvient plus à reculer, à avoir le paradoxal courage de dire «poisson d’avril» ou «c’était une farce» risque de se révéler dangereux. Il est dès lors très tentant d'évoquer ici le faux docteur R., le meurtrier des siens, le mythomane de Prévessin-Moëns (France, dans l’Ain) qui a inspiré le récit L’Adversaire à Emmanuel Carrère..
Constantin, lui, l’époux de Tatiana, le père de Vladimir, Violette et Kevin, lors d’un barbecue du dimanche des Rameaux avec ses voisins de la zone pavillonnaire, pique soudain la mouche et raconte fièrement que l’été venu, eux, les Birgus, la petite famille Birgus, passeront deux semaines de vacances en Océanie, aux Iles Fidji. Bonne plaisanterie lors de grillades ? Pincée de sel oratoire par-dessus la moutarde qui épice les saucisses ? Que nenni ! Les jours suivants, Tatiana se rend progressivement compte que son cher et (pas très) tendre prend extrêmement au sérieux ses rodomontades océaniennes des Rameaux. Il ne cède pas. Il n’en démord pas. Il a annoncé des vacances aux Fidji alors que les ressources financières des Birgus ne permettraient pas de soutenir une pareille dépense, et à présent, Constantin ne se voit pas revenir en arrière. La fêlure narcissique serait insupportable à ses propres yeux. Aussi enfonce-t-il le clou, il ne remettra pas en cause sa déclaration, il ne démentira jamais rien à ce propos. Il a parlé des Fidji, alors il faudra vivre avec ces Fidji, tenir compte de cet archipel de l’Océan Pacifique, coûte que coûte, du moment que la préservation de l’image et de l’ego de Monsieur en dépendent. La situation est ainsi bloquée, découvre Tatiana.
Cornélia de Preux décrit avec habileté et justesse le processus de subjugation en cours dans la tête et le corps de Tatiana. Elle capitule. Elle craint pour les enfants. Mieux vaut, assure la rumeur populaire, éviter de réveiller un somnambule. Mieux vaut ne pas contredire quelqu’un qui soutient mordicus une histoire même abracadabrante de voyage impossible à se payer vers les antipodes. L’une des scènes symboliques de cette dynamique d’assujettissement se situe lorsque Tatiana accepte que Constantin lui fasse l’amour, ou disons moins poétiquement vu ce contexte, copule avec elle. Ne dit-on pas s’offrir ? Tatiana s’offre en cadeau comme on en donnerait un joliment emballé à un gamin irascible dans l’espoir qu’il ne sabote pas l’ambiance de Noël, qu'il ne flingue pas les convives à table. La narration rend bien compte de ce basculement progressif des forfanteries de pique-nique à la mise en branle d’un plan méthodique, hallucinant, incongru, dément, par un Constantin plus déterminé que jamais. Son programme ? Puisque nous ne pouvons point nous payer l’avion ni l’hôtel avec spa fidjien ni tous les frais exorbitants de ce genre de voyage outre-mer, eh bien, nous irons en sous-sol habiter la cave et le garage. Histoire que nos voisins ne se moquent pas de nous en découvrant que nous ne sommes partis nulle part du 14 au 27 juillet. Constantin impose donc aux siens de se cacher sous terre (un air de mort symbolique dans ce choix, voilà en effet une injonction de s'enterrer vivants...) Il prépare des animations, une exploration via Internet des Fidji, l’observation des poissons de l’aquarium familial – l’aquarium éponyme de ce livre, c’est lui – l'obligation de potasser le sujet "Fidji" afin de pouvoir raconter de façon crédible le voyage fantasmatique. Il impose à chacun de se badigeonner de crème auto-bronzante afin de ne pas courir le risque de se présenter blême, pâlichon, pas suffisamment hâlé au moment du prétendu retour (à la surface). Préparation de repas, jeux devront meubler les temps morts durant cette réclusion souterraine. Et, cerise sur le gâteau, il faudra éviter d’émettre trop de bruit, sinon, le son (le bruit de la vie) sera entendu en surface par les voisins et les passants qui découvriraient alors la supercherie.
Démarre alors la réclusion en cette forteresse (bunker) née d’un bluff. Avec les craintes, les lâchetés, la rébellion, la grève qui pourrissent le climat à bord de ce vaisseau fantôme. Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, susurre la sagesse populaire. On voit bien que Constantin ignore ce dicton, et le démontre par contraste tandis que sa plaisanterie devenue triste et sérieuse se prolonge sous terre, dans un inquiétant huis clos. Je ne crois pas qu’il soit possible de ne pas se sentir touché par ce roman. D’autres sont oubliés aussitôt lus, mais pas celui-là à mon avis. Cornélia de Preux tire le lecteur par le col de la chemise et lui montre, lui dit de regarder ce que l’orgueil, l’obstination, l’obsession narcissique peuvent générer. Elle lance un avertissement. Interpelle le citoyen qui sommeille (ou se tient éveillé, selon les personnes, car on voit de tout, le cynisme n’a pas partout remplacé le civisme) en tout lecteur. Je ne dévoile pas la fin. Disons qu’elle laisse interloqué. Sans rien ôter à l’intérêt de cette fiction. Indignons-nous. Car pour que des Constantins puissent agir comme celui du roman, il faut des Tatianas.

Je range ce livre parmi les ouvrages emblématiques des travers d'une époque (la nôtre) Je lui trouve une force indéniable.

Un père de famille prêt à pareille entreprise de peur de perdre la face... Cela dénote en outre moins un manque d'imagination (Constantin en a, de la créativité) qu'une créativité mal orientée, mal placée, imposée dans un système hégémonique.

 

 

A l'image: un autoportrait de Piranesi (le Piranèse), peintre connu pour avoir représenté des "Prisons".

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